À tout égard, les prétentions de ce « blog de voyage » au nom tapageusement littéraire ne peuvent être légitimement fondées sur aucune raison sérieuse.
Une explication artificielle de son existence se révèle superflue.
Il est vrai que son auteur, comme chaque auteur de blog, aimerait beaucoup le défendre, justifier de sa nécessité, témoigner que cet espace abritera bientôt des billets plaisants et à parution régulière. Par exemple, il arguerait qu’il est en Erasmus en Allemagne, à Freiburg, à la découverte d’une « autre culture » (qui a ses propres Mac Do locaux), que c’est intéressant et que sa vie est bien Instagrammable après tout : en bref, il s’efforcerait de « rendre ça sexy », mais même ça, il ne peut l’assurer : ce blog semble plutôt être le fruit d’un malentendu dont la fleur n’est que hasard — d’une envie d’écrire fortuite pour se délasser après des heures im Beruf à (essayer de) comprendre (un peu) l’impénétrable phénoménologie franco-allemande.
Plût donc au énième sous-sol que le lecteur, toujours plus hardi et féroce que ce qu’il lit, détourne ses talons en arrière, car il ne trouvera rien ici pour le satisfaire. Faut-il le répéter ? Qu’il détourne les talons et ne lise pas ce qui va suivre ! Autrement, son âme pourrait se gorger du sel bavard qui peuple les océans insipides, et l’eau-de-vie qui lui coule dans les veines être tarie par de timides rosées printanières. Vraiment ! L’autre rive est par avance une autre noyade ! Espérons du moins que son auteur appréciera les péripéties de son séjour allemand, à défaut de les raconter pleinement, car cela ne se peut dans un style à la fois personnel et avec la consistance d’un article à la semaine — de toute façon, il a mieux à faire (la fête en Erasmus) !
… Mais voilà que le lecteur assez fou s’engouffre sans crainte dans les landes inexplorées de ces lignes ! Comment blâmer son courage ? Il faut donc lui préciser, en plus de ce qui précède, que l’écrivaillon grandiloquent, bête tapie en embuscade sur les touches de son clavier, avoue le crime de son prétendu loisir amusant, qui est tout autant un travail contraint for the sake of la validation de sa licence (dans le cadre d’une PPP/PPE) proposée par la licence info-com).
Ainsi pourra-t-on douter de sa plus complète liberté de ton, tout comme lui-même doute du plaisir qu’il pourra en tirer, qui reste, en dépit de toute adversité, sa motivation principale. Ne fournira-t-il pas plutôt, en guise de « résultat », un formulaire administrativo-entrepreneurial dont l’ennui nécessaire au soin de son écriture sera presque fatal à tout plaisir de lecteur ? Comment pourrait-il en être autrement dès lors que le présent blog doit servir à « valoriser sa mobilité » en montrant l’acquisition de « compétences » transférables dans le monde béat de l’exploitation ?
Mais peut-être y a-t-il là beaucoup de mauvaise foi : au lieu qu’une Weltanschauung discrète et pernicieuse, mauvaise, trompeuse, aurait imbibé nos esprits marécageux et sucrés d’étudiants de lettres (retors et pleins de préjugés (c’est connu) envers les entreprises) ? La contrainte, après tout, n’est pas très forte : (en gros) montrer qu’il y a bien une certaine « proactivité » dans le séjour. Ne doutons donc pas qu’un peu de liberté puisse s’exprimer même dans les chaînes actuelles d’une production soumise aux circonstances et à l’idéologie dominante (car n’est-ce pas toujours un peu le cas ?)… de sorte qu’il ne dépend que de l’auteur de faire de ce blog son blog, sans excuse.
D’autre part (et c’est une objection plus sensible), maudit plumitif ailé et vaniteux qu’il demeure (croyant avoir le droit de faire exception), notre provincial en exil a livré son premier jet de charabia avec trois semaines de retard, étant passé sur l’autre rive du Rhin dès le 30 mars. Il devait rendre un billet avant son départ pour respecter les consignes du module, ce qu’il n’a pas fait, préférant s’en tenir à la cogitation et à la rêverie habituelles.
Rien de surprenant là-dedans ! Celles et ceux qui le connaissent bien savent qu’il a atteint un niveau équivalent à la maîtrise en procrastination & flemme, cursus qu’il a poursuivi ces dernières années à l’université avec une abnégation admirable, soignant pour lui-même son image finalement fausse de dilettante, étant toujours en retard, si toutefois présent : des qualités rares, pour ainsi dire !
Quoique l’approche et la sanction des partiels fussent chaque fois l’occasion d’expériences « formatrices » (comme on aime dire dans un CV) en termes d’angoisse courante et de naufrages occasionnels (et tantôt de miraculeux sauvetages en haute mer), de sorte qu’il aurait pu dire : « Maintenant, me voilà arrivé à bon port » et « je cesse ces bêtises ! Que le vieux monstre marin du stress périsse ! ». Mais cela eût été une inclination trop facile (évidemment !) ! La continuation de ce comportement hautement désirable dès l’abord de ce premier billet condamne presque d’avance le format même (certes imposé) d’un blog, qui consiste à publier souvent.
Si j’ai pu balayer le premier argument d’un revers de main, il n’en est rien du second. J’avoue seulement qu’il était bien temps que je mette mon ouvrage pour la première fois sur le métier et que je commence à tisser une toile quelconque, avant que quiconque vienne me rappeler que les diplômes ne sortent pas tout faits d’une chrysalide, ni d’ailleurs aucune réalisation propre. Je crois bien qu’on ne m’a pas envoyé à l’étranger pour faire dans la flanelle ! Point de vacances thématiques sur les mythes de la Forêt-Noire ! Arbeit, Arbeit et Arbeit… autrement n’aurais-je pas choisi l’Espagne ou l’Italie ? Heureusement, ici aussi, nous rencontrons des Espagnols et des Italiens. À quand donc la création d’une fraternité latine pour mettre un peu d’ambiance ? Mais je m’avance un peu…
Pour ce qui est de ma familiarisation à l’Ordnung allemande, je la crois maintenant consommée, puisque, à peine Clermont derrière moi, j’entrais dans les ennuis. Choqué dans mes habitudes un peu lâches vis-à-vis de la paperasserie, j’eus un papier à rendre ici et un autre à rendre par là, qui plus est dans une langue aussi barbare ! À défaut de véritables canons teutons, je fus du moins baladé entre les offices comme un Simplicius nouveau venu, héros picaresque tourmenté par l’administration germanique. Je peux quand même témoigner de mon supplice, certes très relatif, et imaginer ce qu’il aurait pu en être si, quand même, ma propre prévoyance ne m’avait porté secours, ainsi que les deux mois de chômage technique de février et de mars : ainsi, j’ai déjà pu passer une semaine de février sur le perron de la Forêt-Noire, à régler mes détails administratifs.
Pour ne pas être injuste et contrebalancer une telle charge cavalière, qui sûrement me fera passer pour un vieux grognard, je dois admettre que la diversité des cours et la liberté du système universitaire m’enchantent déjà ! Légèreté de l’emploi du temps et approfondissements personnels des cours que j’ai choisis seront de rigueur — ce qui correspond bien à mon idée du caractère positivement libéral de la philosophie, comme matière qui ne s’enseigne pas mais se pratique à partir de questions propres. Allez les séminaires (et le SC Freiburg dans sa quête de titre européen) !
(Outre cela, il a fait beau, et Freiburg est plus joyeux en avril qu’en février où tout était plutôt désert. Les dernières neiges des collines environnantes ont désormais fondu pour laisser place à la rumeur de l’été, que j’attends avec une impatience coutumière ! Beaucoup de balades dans les bois en perspective !)
Il n’empêche que cet ensemble disparate d’expériences ne me donne aucune unité nécessaire — mais n’est-ce pas une situation excellente (et, pour moi qui théorise et intellectualise bien trop, inhabituelle !) ? Celle qui consiste à faire sans raison, dans le plus pur naturel de la tendance qui correspond le mieux à la vie même, elle qui se découvre au fur et à mesure que nous la vivons, et ne peut être réfléchie par aucun a priori ? En tout cas, il s’agira bien ici de laisser le fleuve des mots comme de la vie s’écouler : de se tenir sur la surface houleuse des événements, attentif à ce qui arrive d’essentiel comme d’anecdotique dans le quotidien, sans interférer avec son cours évident, sans artifice surréel et sans perte de soi dans les errements psychologiques : j’ai d’autres carnets pour cela.
À vrai dire, il n’y aura donc pas de philosophie ici, sinon une philosophie de café du commerce, ou (au mieux) un « effet » de philosophie, qui est simplement ma propre réception de la culture philosophique allemande, et le dialogue de celle-ci avec la France — c’est déjà beaucoup — mais en tout cas, il s’agira de discuter plutôt que de thématiser (et de discuter aussi dans les commentaires pour qui le souhaiterait !). Si le café est le parlement du peuple, son comptoir peut bien être le plan de travail du « philosophe » ! Les grandes idées ne sont pas toutes nées dans des salles de classe…
J’ai donc un projet que je commence et que je continuerai… projet, mot apprécié ! Mais réalité : produit toujours en progression, comme une chenille dans l’œuf grossit à travers chaque mue, exponentiellement. Lentement, je me viderai l’esprit pour me faire chair de l’expérience et en témoigner. D’idée, je n’aurai que celle-ci : j’écris à la première personne à des Français en tant que Français à l’étranger, c’est-à-dire, si l’on veut, depuis une frontière, peut-être pour me rendre la France plus étrange (et prendre de la distance avec l’étroitesse de ma personne). Creuser la frontière, épreuve d’autant plus nécessaire qu’elle n’est finalement pas si loin : on voit les Vosges depuis le Schlossberg ! La ville est de même taille que Clermont : on n’est donc pas dépaysé ! La visée phénoménologico-anthropologico-philosophresque et scientifico-artistico-blablantesque fera le reste ! Je paie un tribut au hasard pour recréer du sens…
En définitive, tout ceci n’est pas très vendeur, et à peine plus intéressant. Comme son auteur et son voyage, comme peut-être le monde qui nous entoure, L’autre rive est sans qualité distinctive (qui permettrait de se démarquer, car chacun sait qu’avec 600 millions de blogs, la concurrence est rude) : ce modeste établi dont je pose aujourd’hui les fondations a tout les airs d’un logement étudiant, blanc et confortablement meublé, mais aussi membre de grands ensembles standardisés : à la fois acceuillant et impersonnel.
Comme je constate avoir rempli l’espace nécessaire pour une quantité satisfaisante de caractères en Times New Roman 1(il est important de noter entièrement « Times New Roman » puisque ça fait gagner encore plus d’espace) sans n’avoir rien dit, je peux me congratuler en me déclarant officiellement un littérateur de talent, si du moins on m’a suivi jusqu’ici en croyant découvrir quelque chose. Je suis beau parleur, et pourvu que ça ne s’arrête pas ! Et si et si et si… Finalement? Finalement peut être…. peut-être que je commence à me voir écrire des billets en nombre ! Je validerai bientôt mes trois ECTS avec la suffisance d’un moine copiste !
me voilà lancé !
j’achève ainsi cette « préface » ennuyeuse et piètrement littéraliste par un commentaire de mon cru : chips
bis bald à mes grenouilles !
- en écrivant au brouillon sur Word ↩︎