Je devrais planter le décor afin de rendre mon racontar plus crédible.
Freiburg est une ville de plus de deux cent mille habitants, logée dans une cuvette. Le bourg tend à s’enfoncer dans des couloirs que bordent les collines environnantes sur lesquelles foisonnent les pins et les conifères, ensemble mêlé de diverses teintes possibles de feuilles et d’altitude, tantôt tirant au violet, tantôt d’un vert bien distinct et lumineux, et n’étant pas hautes (si, par exemple, on doit comparer à notre propre mont Chauve), pour autant que la hauteur maximale de tout objet demeure la ligne d’horizon. Alors qu’à mon arrivée, de minces filets de neige recouvraient encore les parties les plus dégarnies au sommet de certaines de ces élévations, le passage du mois d’avril a fait disparaître ce reste de l’hiver. Quelques éoliennes isolées apparaissent çà et là et tournicotent dans ce paysage tout entier saisi par le triomphe du printemps.
Le centre-ville pavé et piéton ne paraît pas moins bucolique. Les maisons anciennes de couleurs pastel chaudes, et parfois vertes ou bleues, donnent un aspect bariolé à l’ensemble. C’est mignon ! On a le sentiment que les bicoques, avec les boutiques au rez-de-chaussée, sortent droit d’un parc d’attractions bouffi de merveilleux. Les rues sont bordées par les (fameux) Freiburger Bächler, sortes de caniveaux creusés à la manière de canaux, dont les Fribourgeois sont plutôt fiers, à en juger par le nombre de fois où l’anecdote suivante m’a été racontée : on dit que celui ou celle qui pose le pied dans un Bächler doit faire une proposition de mariage à un(e) Fribourgeois(e). Depuis, je veille attentivement à ne pas créer plus d’ennuis… et je regarde où je marche, de peur de finir allemand et marié sous peu.
J’habite à l’ouest du centre-ville, sur le campus de la faculté des techniques, accessible par tram, ou, si d’humeur pédestre, par une marche de sûrement quarante-cinq minutes. Le campus est adjacent à un aérodrome (Flugplatz) ainsi qu’à l’Europa-Park Stadion du SC Freiburg (qui joue en Bundesliga). Il y a aussi un parc pas loin avec un lac, le Seepark, et je vais y prendre un bain de soleil le week-end. À côté du Seepark, il existe un plus grand campus avec plus de logements, et une grosse association étudiante qui anime les lieux ; en comparaison, le mien est petit et plus isolé, au milieu des bâtiments d’informatique/d’ingénierie et de bureaux. Cela dit, ça me convient parfaitement : je suis tranquille ici. Il me suffit seulement de remonter les larges allées pour me retrouver en cinq minutes en plein cœur des bois, ou sur un banc, sur la colline, juste derrière le campus, à contempler les avions décoller et atterrir : j’y vais souvent, avec un carnet et parfois une canette, et je profite de la fin de journée.
Je dispose d’un logement étudiant alloué par le Studierendenwerk (que je décrirais comme à la fois un CROUS et une sorte d’asso étudiante, en cogestion entre l’administration universitaire et les étudiants), que je paie sûrement un peu cher. Le logement est toutefois spacieux : 30 m², le luxe, en tout cas selon mes standards qui ne sont pas très élevés, c’est vrai : je me serais contenté d’un confort plus spartiate. À partir du moment où j’ai un lit, une douche, une plaque de cuisson et un évier, je sais que je m’en sortirai toujours. La seule chose qui me chagrine est de ne pas disposer d’une bibliothèque, ou encore l’absence d’un bureau pour partager mon temps entre celui-ci et mon lit (et y poser mes affaires). J’ai déjà vécu seul pendant plusieurs mois dans un logement de 100 m², mais je devais laisser des pièces complètement vides, ou bien je les utilisais comme débarras : seul, je n’ai pas besoin d’autant d’espace et je n’aurais aucune idée de ce que je pourrais en faire ! Là, c’est parfait !
Ici, j’ai tout ce dont j’ai besoin : un grand bureau, un lit double, du rangement à profusion, dont une bibliothèque sur plusieurs étages ! Une salle de bain, un coin cuisine dans le couloir avec une plaque à induction ! Il manquait quand même le mobilier, mais j’ai acheté casseroles et couverts (de qualité allemande), et la mif a ramené une bouilloire… (la bouilloire est un indispensable, je ne vivrais pas sans le triptyque café/thé/tisane). ENFIN, last but not least…. une immense fenêtre que j’ouvre presque à plein temps pour laisser passer le souffle et entendre sonner le vent (et les gazouillis du voisinage). Considérant que je passe une partie de mon temps dans cet espace délimité entre la porte et la fenêtre, le lit et le bureau, il n’est pas vain de s’assurer que ce lieu soit confortable, propice à la réflexion, à la lecture et à l’écriture, et disposant de tout pour que mon corps soit reposé et rassasié.
J’étudie justement en centre-ville, à l’Albert-Ludwigs-Universität, département de philosophie. La chose la plus marquante pour moi a été de découvrir que nous disposons d’une bibliothèque rien que pour nous (une bibliothèque de département), avec une collection importante de livres dans toutes les langues. Entre ceci et l’élégance tout en marbre et pierre rouge des bâtiments, l’endroit est plus fancy, et finalement plus chaleureux que l’accueil froid et bétonné du bunker de Gergovia. Comme j’avoue aimer le brutalisme et considère la valorisation du marbre et de l’architecture classique comme un préjugé élitiste, je ne me permettrais pas de dire que Clermont est laid : certaines facs françaises sont encore plus sinistres, et nous pouvons au moins nous sentir à l’abri de toute attaque nucléaire sous cette chape de béton. Non, peut-être le pire n’est pas l’aspect extérieur, mais la suffocation des amphis 2 et 3 et de Varda, conçus (peut-être dans l’esprit des concepteurs [sic]) pour procurer à tout visiteur une cure de luminothérapie artificielle, aux effets curatifs douteux.
Heureusement, tout ça est bien derrière moi, de l’autre côté des Vosges ! Oui, il fait grand soleil, et c’est tout ce qui compte !