J’ai retiré complètement le texte de mercredi parce que sa platitude plastronnait sur mes nerfs. J’avais peine à me relire, pour n’y trouver rien d’autre qu’un style convenu au service d’un fond d’ennui, imprégné de fausseté et d’égoïsme. Je pourrais dire la même chose du texte du 23, mais l’ironie dont j’essaie de faire preuve me le rend supportable.
Je me vois céder à la facilité parce que je cherche à me faire comprendre. Je m’assois à mon bureau et je raconte ce qui est de l’ordre de l’évidence, craignant de perdre qui me lira. C’est une précaution de trop : de fait, qui me lit, qui s’en soucie ? Il importe peu que je sois confus, j’aurai toujours moyen de clarifier plus tard, ce qui vaut mieux que d’être trop transparent et d’offrir ainsi une prose d’épicier. Lorsque je prétends « planter le décor » (de façon plus ou moins définitive), je ne remarque pas que celui-ci, si loin d’être le commencement du processus d’écrire, est davantage le résultat d’un ancrage par touches successives, comme la recherche d’une densité désirée, dont la visée est de mettre en valeur une narration ou de situer un discours. La description n’est que ce mode particulier qui accompagne le déploiement de l’action et de la parole. À ces gestes élémentaires, elle donne son épaisseur sans s’en séparer.
Chacun découvrira ces lieux traversés au fur et à mesure que j’en écrirai quelque chose qui ne soit pas purement artificiel et attendu. Je garderai un regard engagé, moins distant qu’au cours de cette première tentative échouée. Pour le moment, j’admets manquer d’une intention claire, inconscient d’où j’aimerais emmener cet espace : ceci aussi viendra. Ceci dit, j’ai tant réfléchi cette semaine à ce blog comme à la manière dont je pourrais occuper mon séjour, raisonnablement, de ce côté du Rhin, que j’ai été poussé sérieusement à l’étude. Je cherchais à me nourrir l’esprit. Pour rester sincère, le travail du concept a constitué l’événement de ma semaine. Je ne crois pas avoir eu d’autres volonté que d’écquarrir des morceaux de textes et d’en suspendre la signification depuis au moins lundi, après, naturellement, en avoir trainé la longueur.
Car j’ai été paresseux jusque-là. Mes journées du mois d’avril ont passé comme à Berlin. Je me levais et me couchais, sûrement pas de bonne heure. Je vivotais et me souciais de cette paperasserie qui me semblait une montagne quand je n’étais pas dehors, à traquer les environs. Je me baladais sans heure précise, tantôt la journée, tantôt la nuit, et j’accumulais une demi-douzaine de lunes blanches ainsi. Je me renforçais dans la conviction que le corps humain est un organisme d’une résistance exceptionnelle. Je scrollais.
Tant mieux si, en ce début de mai, je dors mieux ! Je m’étale sur ce lit, le sentant si large et si confortable à mon dos nerveux, de cette chambre étudiante louée sur le campus de la Faculté des Techniques. Je cherche un rythme, si possible un rythme à l’allemande, avec une journée bien réglée où je me coucherais tôt et me lèverais tôt. Toute chose tenant à ce jour de l’idéal. Voyez-vous ? Je suis simple : j’ai des désirs honnêtes. Je ne désespère pourtant pas de les satisfaire à terme ! Je continue, en attendant, de me lever en fin de matinée, plus rarement en début d’après-midi, et j’étudie tout le soir et la nuit comme une taupe obsessive, j’écris. Je bouge peu de mon appartement, hormis pour prendre l’air et un bain de soleil.
Je n’ai pas rencontré grand monde cette semaine. Mes quelques rencontres viennent des précédentes. J’ai un buddy allemand, qui est bien politisé à gauche, ce qui me fait plaisir. Je compte le recontacter demain. Je connais un Italien, doctorant en philosophie, avec lequel j’ai sympathisé, mais je ne suis pas certain d’avoir enregistré correctement son numéro. J’ai le contact d’un Indien de ma résidence auquel je ferais bien de proposer un verre aussi un de ces jours, et le petit groupe de Français avec qui je suis en cours. Il y a bien d’autres personnes que j’ai rencontrées, mais je ne peux faire l’énumération de tout le monde, et créer des liens solides n’est pas l’affaire de quelques semaines. Hormis la poignée des amitiés, les gens vont et viennent à leur guise.
Le reste du temps, je flagorne, je songe. Ces longs songes, et ma demi-solitude depuis mon arrivée (mais à vrai dire, n’ai-je pas passé une quantité considérable de temps seul, déjà depuis janvier/février) ? Si loin d’être subis : je cherche la paix, pour me garder de l’agitation extérieure — c’est suffisant d’être agité d’ordinaire comme je le suis, si dispersé) m’ont donné la perception sûre de quelques aspirations bien arrêtées, afin de me justifier à moi-même ce passage de quelques mois à Freiburg. J’aimerais apprendre l’allemand à un vrai niveau B2 et reprendre la philosophie « à la racine » ; à cela, j’ajoute le fait d’écrire souvent.
Je vois mon allemand s’améliorer : je fais quelques progrès incidents, même si je trouve ceux-ci encore dérisoires, au sens aussi où je pourrais être plus actif dans mon apprentissage. Quand même, le simple contact de la langue philosophique allemande me contraint à des efforts d’attention soutenus pour l’intégrer, prolonge ainsi mon obsession de me familiariser avec la philosophie allemande en m’humiliant en quelque sorte, par une langue que je ne fais pas encore mienne. Je suis ici sans langage, alors que j’ai l’habitude d’en jouer quant au français ; je suis pauvre en mots, et c’est comme arriver en cours et ne plus rien comprendre, être dépassé, dépossédé en partie.
Il apparaît que notre pratique intellectuelle, en tant qu’étudiant d’une « discipline » (je n’aime pas ce mot) littéraire, est si liée à la langue que, sans sa maîtrise, nous nous sentons plus stupides que nous le sommes vraiment. Il faut s’efforcer d’attendre des autres une excuse pour ne pas mourir de honte dès qu’on nous adresse une question sur laquelle on attend notre jugement. J’ai du mal à parler, mais je fais l’effort de surmonter mon malaise, je ne sais comment. Il ne m’a jamais semblé être aussi écrasé dans le langage, et à la fois autant sans gêne avec lui, comme s’il était acquis que ma maîtrise étant fluctuante, on me devait une indulgence (ce qui n’est pas exact, mais demeure le seul moyen que j’ai trouvé pour m’autoriser à faire des erreurs et progresser).
Un moyen que j’emploie pour m’améliorer consiste à lire, autant que j’en suis capable, des textes en allemand. J’ai fais l’expérience de mon premier choc culturel par ce biais, pour ainsi dire : en franchissant les encablures de Sein und Zeit de M. Heidegger, dont l’étrangeté m’a paru d’emblée manifeste, et donc excitante. Cette étrangeté, je ne prétends pas l’avoir levée, mais j’ai trouvé auprès d’elle une nouvelle orientation pour ma propre réflexion, qui passe par la mise en pièce minutieuse de cet ouvrage, et la lecture de ses critiques marxistes ou internes au courant phénoménologique : cela me semble une entreprise nécessaire, tant par l’influence qu’Heidegger a exercée dans l’histoire de la philosophie vingtiémiste que par ses propositions qui me semblent pour le moment douteuses, comme autant de jugements de valeur absolument arbitraires.
Pour donner un exemple, une phrase en particulier, lue sous la plume de Levinas à propos du même Heidegger, m’a sorti de mon sommeil critique. Il écrit : « La compréhension de l’être est la caractéristique et le fait fondamental de l’existence humaine. » Et à lire cette phrase, j’ai presque sursauté d’indignation. J’entrais sitôt dans une sorte de rage révoltée. Lisant et relisant, je m’écriais en moi-même : « et pourquoi pas le plaisir ou la lutte des classes ? Ou tout autre chose ? » « C’est si sorti du crâne d’un Européen du début du vingtième siècle ! »
Je n’aurais pas été choqué s’il avait ajouté social et/ou historique à être, mais il s’agit comme si souvent en philosophie, de fiction métaphysique. Quand on sait à quel point nous vivons dans un monde de guerre et d’exploitation, de telles propositions peuvent valoir comme insulte spéculative envers tous les êtres bien de chair et bien réels, dont le fait fondamental de l’existence humaine consiste dans la survie, et qui certes n’auront pas le temps de se poser la question « du sens véritable de l’être » (et donc vivront des vies inauthentiques selon Martin ?). Non pas même que la questions soit sans interêt, mais je conteste sa primauté (et je crois bien que Levinas fait de même, motivant dès à présent mon envie de le lire). Néanmoins, par charité, et parce qu’il reste possible que je ne comprenne pas le sens d’une pensée, je vais bien devoir me coltiner l’ensemble de l’ouvrage et lire des commentateurs, pour préciser mon sentiment premier, peut-être l’amender.
À vrai dire, en lisant cela hier, j’étais tellement en colère que je suis sorti de mon appartement en trombe. Il existe un parc avec un lac pas loin, le très bien nommé Seepark: je le parcourais deux fois en maudissant la bêtise savante. Beaucoup se baignaient, et je regrettais d’avoir l’air si sérieux et de ne pas avoir mon propre short de bain, car j’avais aussi envie de plonger : il faisait chaud et ça me tapait dans les tempes. Après le premier tour de lac, je m’asseyais à l’ombre dans un coin tranquille. Je remarquais alors, que ce thème des valeurs pouvait bien en constituer un supérieur à la fausse question du sens de l’être. De même, la fameuse assertion, ou plutôt le préjugé philosophique, selon lequel une vie non examinée ne vaut pas le coup d’être vécue : ce contre quoi je proteste. Il n’est jamais neutre de prétendre que quelque chose, une question, une existence a plus de valeur qu’un autre question ou une autre existence. En fin de compte, tout se ramène à cela : un jugement éthique, sinon politique.
Ici, je dois préciser : pour ce qui est d’écrire, je n’ai de toute façon pas la possibilité d’y échapper, et c’est à ce stade comme faire de nécessité vertu : j’ai non seulement au moins un billet à fournir sur ce blog chaque semaine, mais aussi un autre… en allemand (et donc sur un autre blog allemand). Il doit toucher à l’éthique du care, à la question de « pourquoi devrions-nous prendre soin / nous soucier ? ». Heureuses mes insurrections discrètes, si elles me trouvent d’autres thèmes ! Je n’ai de toute manière, rien d’autre à faire.
Tournant encore une fois autour de ce lac, je me décidais à passer par le Lidl où j’achetais du pain et une canette de bière. Je sirotais et grignotais, tout à mes réflexions. Enfin, je me décidais à rentrer, assuré que malgré toute l’insensibilité du monde et de l’intellect, j’aurais sur ma tête, pour encore longtemps, un grand soleil — et qu’encore aujourd’hui, il a fait beau sur l’autre rive.