J’ai repris le Flixbus à la Hauptbahnhof de Freiburg. Il était près de 23 h. Je n’arrive pas (plus !) à dormir dans ces foutus bus où j’ai l’impression qu’on s’entasse… et pourtant j’aime le trajet, tant qu’il n’est pas trop long. L’ambiance liminaire, impersonnelle et hors du monde des bus est poétique et apaisante. Là, j’en aurai jusqu’à demain 8 h. Mon rattrapage, la raison de mon court passage dans « ma » ville, est à 10 h 30.
En montant dans le bus, il y a un monsieur un peu étrange aussi qui s’assoit à une place parce que, visiblement, lui aussi, comme moi, n’a pas de place réservée sur son billet : malheureusement, elle est prise et il rechigne à bouger avant de finalement s’exécuter sous la pression des regards congruents. Il y a une dame qui parle très fort en français au téléphone et je finis par connaître toute sa vie, qu’elle est enceinte et comment se passe sa grossesse, les relations avec son mari. Il y a cette autre jeune femme qui dort sur les deux sièges à ma droite, allongée. Il y a la personne assise à côté de moi. Chacun (ou presque chacun) essaie de trouver une position confortable sans bouffer toute la place de l’autre. Je mets un casque qui m’envoie du bruit blanc dans les oreilles puis je ferme les yeux.
Je vais passer 6 h dans ce bus avant d’arriver à Gerland pour ma correspondance. Je commence à être habitué à ces trajets. J’ai déjà fait quelquefois l’aller-retour depuis le début de l’année. Je me souviens d’ailleurs de mon départ de Clermont pour mon installation à Fribourg, le 30 mars. Un gars était venu me demander un cigarillo. Il avait beaucoup taffé, comme il me l’a raconté, au noir, dans le bâtiment. Il était kurde et étudiant en médecine à Clermont, et avait des problèmes pour renouveler son visa : lui rentrait, moi je partais. Il m’a parlé de Dieu, et je ne suis pas croyant mais on s’est dit quand même adieu. À défaut du confort, on a du moins des rencontres impromptues avec des inconnus, dans ces lieux de passage. Car malheureusement, pour attendre deux bonnes heures, la gare routière de Lyon n’offre pas d’abonnement avec tarifs et avantages pour les voyageurs réguliers ; d’ailleurs il n’y a même pas de banc pour s’asseoir et rien alentour. Quant au matin, vers 5 h, le ciel s’éclaircit, je suis donc assis à même le sol et je charbonne mon cours ouvert 48 h plus tôt. Je dors un peu, au final, dans le bus qui me ramène « chez moi ».
Je me réveille désorienté et je constate que nous arrivons dans 10 min, puis je regarde dehors et je ne reconnais rien. Ce paysage est si clair, comme les bâtiments que je vois. Il a l’air de faire un temps de braise, le même qu’on voit dans les duels de western. Suis-je enfin arrivé en Californie ? Je me souviens du voyage que nous avons fait en famille à travers la côte, de San Francisco à Los Angeles, et dès lors que je regarde derrière moi, par les fenêtres du bus, je suis happé par un paysage familier et hors du monde. Nous sommes sur une route assez large et, au fond, des montagnes. Tout paraît d’une blancheur impeccable, comme dans un désert fracassé par le cri d’un aigle qui a soif.
Je descends à la gare routière de Clermont-Ferrand, et le temps est bien caniculaire, bien qu’une légère brise m’empêche d’étouffer dans mon nouveau Mexique. Le moment se mélange avec mes souvenirs de voyage dans des pays tropicaux et d’horizons, d’ailleurs. Je n’ai rien à faire avant 10 h. Je descends devant la Maison de la Culture, puis la fac de lettres, pour aller m’installer au Clip, notre café étudiant fétiche. Stéphane me reçoit d’un habituel « Comment ça va jeune homme ? », et je réponds simplement : « Ça va, ça fait longtemps, je te prendrai bien un café crème », comme si, dans le fond, il s’agissait d’une journée ordinaire de juin à Clermont-Ferrand, mais je viens de débarquer de la gare avec mon sac en bandoulière qui déborde et la transition est un peu brusque. Cela faisait plus de deux mois que je n’avais pas été reconnu par un patron de bar.
Je m’assois sur la table en terrasse ; à l’ombre, il fait assez bon. Je porte le café à ma bouche. Il a le même goût que d’habitude. En revanche, les affiches du syndicat en face de moi, sur le mur rempli de collages, me paraissent plus archaïques que jamais : comme il a dû se passer des choses quand je n’étais pas là ! Ce n’est plus mon affaire maintenant. Je passe mon partiel sans encombre. Ce n’est sûrement pas la dernière fois que je verrai la fac de lettres de Clermont, mais c’est peut-être la dernière fois que je la quitte en tant qu’étudiant de l’UCA : la philosophie, à Clermont, c’est bien terminé.
Quand je rentre dans notre appartement place Delille, je retrouve mon frère. Nous nous faisons une grande accolade puis il enchaîne directement : je suis mis à jour sur la politique locale de la nouvelle mairie de droite, sur la Coupe du monde qui le passionne et sur d’autres choses de ci et de ça. Il a plutôt la forme. J’ai bien vécu dans une autre temporalité pendant ces deux mois et demi.
Je vais retrouver ma mère à la sortie de l’école à 16 h. Elle me prend dans ses bras et nous nous promettons de passer la soirée ensemble.
Je vois les amis, apparemment ceux qui m’ont lu ont trouvé ce que j’écris pas mauvais, c’est rassurant. Je m’assure que tout le monde va bien. Petit grec avec Yazz au mythique Good Time : ça ne vaut pas un döner allemand, mais ça a une saveur que seuls ceux qui savent peuvent goûter.
Et au final, pas la force de suivre le match le soir. Je suis trop crevé par ma nuit quasi blanche — mais quelle frappe de Bappé !
Le lendemain matin, nous planifions déjà le déménagement à Hamburg qui se révèle un vrai casse-tête.
Je repars vers 14 h : le bus me ramène à Freiburg. Ce bus, mon véritable entremonde, entre deux rives dont je sens déjà qu’une m’échappe un peu et l’autre ne m’appartient pas encore complètement.