Je me pose la question : à quel point notre attache à un lieu est-elle façonnée par la durée d’un séjour ? Ou autrement dit : mettons-nous moins d’énergie à habiter un lieu dès lors que l’on sait le séjour seulement temporaire, et donc notre attache plus ténue ? Je me pose cette question puisque je prépare déjà mon installation à Hambourg pour septembre, et je regarde rétrospectivement comment ma trajectoire influence ma manière d’habiter.
Comme je vais rester neuf mois là-bas et non quatre comme ici, je soupçonne que Fribourg m’est apparue progressivement comme une étape dans mon séjour allemand. Fribourg, sans d’abord que je m’en aperçoive, a pris graduellement la forme d’un espace de transition. J’ai songé à cela quand je décidais finalement de ne pas tant décorer mon appartement : ce serait investir dans un lieu que finalement, je quitterai bientôt : c’est d’ailleurs d’autant plus vrai au fur et à mesure que je me rapproche de la fin !
Mais cette question est sûrement plus large que moi, au point qu’elle me paraît appeler cette hypothèse de la durée du séjour. Je la crois suffisamment solide grâce à mon expérience et aux récits d’Erasmus que j’ai pu lire sur Internet. Nous sommes dans un rapport aux lieux beaucoup plus glissant. Est-il véritablement évitable, pour un étudiant qui s’investit dans un Erasmus, et a fortiori dans l’écriture d’un blog de voyage, de ne pas tomber dans le tourisme universitaire sans chercher à vivre une véritable expérience d’expatriation, et à la penser en même temps qu’il la vit ?
Le temps joue contre nous, et tant est à voir et à faire qu’on n’a plus l’occasion d’y songer. Pareillement, toutes nos hypothèses sur le pays d’accueil, en deçà d’un an à vivre dans ce pays, nous devons les tenir avec beaucoup de prudence, et même au-delà. Connaître un pays et ses habitants est assurément l’affaire d’une vie. Nous connaissons-nous nous-mêmes, nous autres Français ? Difficilement lorsque nous restons chez nous ! L’étudiant expatrié possède, vis-à-vis des locaux, l’avantage de s’étonner plus facilement de ce qu’il voit. L’étonnement est cette chose, sûrement, qui décentre le regard et ouvre des questionnements.
Je crois quand même que, même si on ne dispose pas de ce temps nécessaire pour s’enraciner dans un lieu et le dire pleinement « le sien » en quatre mois, on peut tout de même se le rendre habitable. Quelques habitudes, me concernant : monter jusqu’à la place d’armes du Schlossberg, travailler dans les cafés proches de l’université, prendre le tram et y écrire quelques phrases de journal, voir du monde principalement le samedi en allant boire un verre de vin à l’Alte Wache, manger un peu plus tôt que d’ordinaire et pas mal de pain, préparer minutieusement mes textes pour le séminaire, le lait d’avoine dans le café, le Lidl du coin, la supérette près de la Hauptbahnhof.
On se reconfigure malgré tout un espace et des rituels qui ne sont pas complètement les nôtres, mais pas tout à fait étrangers non plus, car on finit par connaître un petit bout de la ville et quelques lieux où l’on a pris ses quartiers. Pareillement, concernant nos rituels ou nos habitudes, ils sont transformés par le nouveau cadre de vie. Je ne doute pas qu’il en sera de même à Hambourg. À l’arrivée, sans affirmer qu’on est entièrement différent, on n’est quand même plus tout à fait le même qu’au départ. On a fait preuve d’une certaine adaptation pour s’aménager un rythme de vie qui nous convient.
Tout de même, je ne doute pas que le séjour soit trop court pour tirer de quelconques conclusions sur l’Allemagne, et trop court également pour se sentir Fribourgeois ou Badois. Il n’en demeure pas moins que je peux dire que le Bade m’est moins étranger, au même moment où l’Auvergne est d’ors et déjà devenue davantage une province pour moi.